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Aucune loi naturelle ne nous impose de travailler huit heures par jour

Aucune loi naturelle ne nous impose de travailler huit heures par jour

Avoir envie de travailler moins longtemps, est-ce vouloir le beurre et l'argent du beurre? Pourtant, ne pourrions-nous pas alors consacrer plus de temps à ce qui est important dans la vie? Et des semaines plus courtes ne permettraient-elles pas de résoudre certains problèmes sociétaux, comme le burn-out, le chômage ou le réchauffement climatique? Qu'en pensent les DRH?

Texte: Christine Huyge

Gwen Declerck, DRH de Boss Paints, a lu récemment Sapiens: une brève histoire de l'humanité, le gros livre dans lequel Yuval Noah Harari conduit le lecteur dans un voyage unique tout au long de l'histoire de l'humanité. «J'y ai découvert que les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire ne travaillaient pas plus de quatre heures par jour. Quatre heures! Tout a changé après la révolution agraire. Mais même à cette époque, l'être humain connaissait de longs moments de repos relatif entre deux moissons.»

Depuis la révolution industrielle, les choses ont bien changé: nous travaillons tout au long de l'année. «Nous nous sommes imposé un carcan», regrette Gwen Declerck. «Et avec la révolution technologique, la journée de huit heures s'est encore allongée de facto, puisque nous rapportons à la maison notre travail comme un chien qui serait tiré par sa laisse électronique. Travailler huit heures par jour jusqu'à profiter d'un repos bien mérité à la pension, qui y croit encore? Or, aucune loi naturelle n'oblige l'être humain à trimer quarante heures par semaine.»

Absorber les pointes d'activité

Gwen Declerck estime qu'il est logique de réagir. Elle applaudit l'expérience de l'organisation féminine Femma qui veut réduire la semaine de travail à trente heures. «Bien sûr, il n'est pas facile pour un employeur de se réorganiser, mais je vois dans ces changements beaucoup d'avantages. Ainsi, les salariés qui parviennent à combiner leur travail avec d'autres passions sont plus motivés et plus productifs. Il ne faut cependant pas oublier que certaines entreprises connaissent des pointes d'activité. Prenons l'exemple de nos magasins de vente au détail et de nos entrepôts. Avec deux équipes de six heures, nous pourrions mieux absorber les pics du matin et du soir. Aujourd'hui, un quart de nos salariés travaille à temps partiel. Un horaire qui s'accompagne d'une perte de rémunération, même si d'autres avantages, comme les formations, restent intacts. Il faut cependant le reconnaître: ces formules flexibles constituent un atout pour nous. Ainsi, nous connaissons peu de problèmes de pénurie de main-d'œuvre alors que la situation est critique sur le marché du travail dans notre région.»

Fragmentation de l'attention

Pour Gwen Declerck, il n'est pas impossible a priori de travailler moins ou autrement. Elle exprime néanmoins quelques doutes sur une réduction trop draconienne. «Les travailleurs risquent de pas y trouver leur compte», dit-elle. «En effet, une certaine fragmentation de l'attention risque d'apparaître. Je m'explique. Quand on reste à la maison près de ses enfants et que l'on suit d'un œil sa boîte aux lettres, on a l'impression de ne bien faire aucune de ces deux tâches. Il faut avoir beaucoup de discipline pour oser fermer la boutique en pleine journée. Il faut aussi réfléchir soigneusement à la manière d'occuper le temps qui se libère. Si vous parvenez à reposer votre cerveau, à vous consacrer à une activité bénévole ou à prendre le temps de vivre plus écologiquement, travailler moins aura un impact significatif.»

Par ailleurs, la responsable des ressources humaines de Boss Paints estime qu'il faut toujours pouvoir faire un choix. «Certains ont envie de travailler moins, d'autres non. De plus, il ne faut pas se braquer sur la simple diminution des heures travaillées. Il est essentiel aussi d'adapter notre système social et sociétal. La dernière chose que nous voulons, c'est de nouveaux emplois hamburgers. Que deviennent les droits à la pension? Comment faire pour demander un emprunt à la banque? En d'autres termes, celui qui veut travailler moins ne devrait pas être puni.»

Modularité

Hilde Haems, chief HR-officer de SD Worx Group, ne plaide pas non plus pour une généralisation de la réduction du temps de travail. «Les travailleurs et les familles sont sous pression. Nous le constatons dans notre organisation aussi. Cela dit, le besoin de lever le pied n'est pas univoque. Le manque de temps se concentre dans certaines phases de la vie: quand les enfants sont petits et plus tard, quand les parents âgés ont besoin de soins. À d'autres moments, la semaine de 38 heures est moins problématique. Les salariés travaillent avec enthousiasme et énergie et réussissent à combiner leur vie professionnelle et leur vie privée.»

Pour offrir une meilleure flexibilité, Hilde Haems est partisane d'une sorte de crédit-temps appliqué à toute la carrière, un dispositif qui permettrait aux salariés de travailler plus ou moins à certains moments, selon leur situation et leurs envies. «Un système de ce genre contribuerait à rendre les carrières plus durables. L'individu, l'entreprise et la société y gagneraient.»

Résorber le chômage?

Les défenseurs de la réduction du temps de travail assurent qu'elle provoquerait une redistribution des emplois. Dans la commune de Saint-Josse, on prépare le passage à la semaine de quatre jours avec maintien du salaire intégral. Justification? Créer justement des postes pour les victimes du chômage structurel à Bruxelles. Hilde Haems s'interroge sur la validité de ce mécanisme. «Les talents n'ont jamais été aussi demandés aujourd'hui et pourtant, le chômage reste élevé. Ce déséquilibre entre l'offre et la demande persistera en cas de réduction du temps de travail. La solution se trouve plutôt dans l'adaptation de nos attentes: nous devons arrêter de chercher les oiseaux rares. S'il est impossible de parvenir à un accord tout à fait parfait, l'organisation devrait pouvoir s'en accommoder. Mais nous ne sommes pas très bons dans cet exercice.»

Numérisation et productivité

En raccourcissant la durée du travail, on permet aux travailleurs de se reposer plus complètement. Quand ils reviennent au bureau, on peut penser qu'ils ont plus d'énergie. Leur productivité devrait donc augmenter. C'est en tout cas ce que démontre une expérience en Suède. Hilde Haems y croit, à condition que les organisations entreprennent des actions en parallèle pour organiser le travail autrement. «Ne pas changer le contenu des fonctions est la meilleure recette pour augmenter le stress. On peut aussi se demander si les entreprises vont transformer les avantages de la robotisation en valeur pour les salariés, par exemple en diminuant la durée du travail, ou si elles se contenteront d'encaisser la hausse de la productivité. C'est le choix fondamental devant lequel nous nous trouvons. Les entreprises ont l'opportunité de créer une autre manière de vivre le travail. Les entreprises qui sont animées par des valeurs fortes le feront. Dans les organisations où la maximisation du profit est centrale, cela ne se produira pas.»

Comment travailler moins en conservant son salaire?

En 2019, Femma va expérimenter pendant une année une diminution du temps de travail couplée à une réorganisation. La semaine de travail passera de 36 à 30 heures, sans perte de rémunération. «Nous tentons un projet audacieux: nous allons travailler moins tout en conservant notre salaire», explique Bieke Verhoelst, responsable RH de cette association féminine. «Nous faisons ce choix en visant les groupes vulnérables dans le marché du travail. Travailler moins en gagnant moins est réservé aux travailleurs qui peuvent se le permettre. Beaucoup n'ont pas ce luxe. La mesure que nous défendons s'inscrit dans la volonté de répartir les gains de productivité dans tous les groupes du marché du travail.»

Qui paye la réduction du temps de travail?

Femma a prévu une réserve pour financer le passage à la semaine des 30 heures. Cette réserve couvrira les engagements supplémentaires. Bieke Verhoelst: «Nous plaidons pour que la charge de la réduction du temps de travail soit répartie entre les trois acteurs concernés, pas uniquement par les entreprises. Ainsi, il s'agit avant tout d'un problème de société. Les employeurs peuvent décider de transférer aux travailleurs une partie des gains de productivité obtenus grâce à l'automatisation et à l'innovation sous la forme de temps. Les travailleurs contribueraient au système en sautant une indexation des salaires. L'État pourrait aussi participer à l'effort en répartissant autrement les subventions. Travailler moins a un effet bénéfique sur les maladies, le chômage et les heures supplémentaires. Ce qui se traduit par des dépenses publiques moins élevées.»

La semaine plus courte n'est pas une malédiction

Raccourcir la semaine de travail n'exclut pas que l'on puisse travailler plus ou moins de trente heures. Bieke Verhoelst: «La diminution du temps de travail ne doit avoir aucun impact négatif pour personne. Il y a une différence fondamentale avec le crédit de carrière qui permet aux travailleurs de travailler plus ou moins en fonction de leur situation du moment. Quand vous travaillez moins parce que vos enfants sont petits, vous accumulez une sorte de dette que vous ne pourrez peut-être pas rattraper plus tard si vous êtes victime d'une maladie de longue durée. En cas de réduction du temps de travail pendant toute la carrière, avec la possibilité de travailler plus, chacun pourra continuer à travailler plus longtemps et dans de meilleures conditions, quelle que soit sa situation.»

ID

Gwen Declerck

fonction

DRH de Boss Paints

Hilde Haems

fonction

Chief HR-officer deSD Worx

Bieke Verhoelst

fonction

Responsable RH de Femma